jeudi 20 novembre 2014

Funky Koval: La BD culte polonaise

Dans les années 80, une série de bande dessinée connut un succès etonnant, marquant toute une génération et depuis considerée comme ce que la Pologne a produit de meilleur pour le 9ème art: Quatre tomes de Funky Koval, parus au compte goutte dans la revue de science-fiction Fantastyka. 


(couverture de la nouvelle edition)

Funky Koval est un détective d'une agence privée en 2082, voyageant d'une planète à l'autre afin de résoudre les énigmes les plus tortueuses. Son visage m'a fait penser un peu à celui de Henri Fonda. Désinvolte, baroudeur et funky (comme son nom l'indique),  il aime les belles filles et se tire des situations les plus périlleuses d'une manière élégante (ou pas du tout). Sa personnalité détonnante impose le rythme, entrainant le lecteur dans une course folle qui mêle humour, intrigues politiques complexes, coups montés, extraterrestres déguisés, batailles spaciales et planètes exotiques. L'univers ressemble à un croisement entre Star Wars et Blade Runner. Les dessins sont très beaux, précis, les teintes vives, façon Flash Gordon et les arrières-plans truffés de détails amusants et laissant imaginer un monde riche et flamboyant. J'ai particulierement aimé le design des vaisseaux, qui souvent ressemblent à des insectes.

La série a également un intérêt historique. Ecrite au debut des années 80 en Pologne, elle est déliberement impregnée de l'atmosphère de l'époque. L'Etat de siège, la police secrète, la censure, les mises en scènes, les masques, le futurisme de style soviétique, le cynisme et la bêtise des autorités. Tout y est...

Sans doute que je manque de culture SF pour l'apprécier à sa juste valeur. Ces quelques planches pourront néanmoins vous donner une idée.


Une scène onirique (à cause d'une puce espionne cousue au cerveau du héros...):

Trois compères sont à l'origine de la série. Au scénario Maciej Parowski, critique de science-fiction et directeur de la revue Fantastyka dans les années 90, et Jacek Rodek. Au dessin, Boguslaw Polch qui a souvent créé des story boards pour le cinéma polonais.




Redécouverte depuis peu, Funky Koval bénéficie d'une nouvelle édition qui regroupe les quatre tomes et que vous pouvez découvrir ici http://ksiegarnia.proszynski.pl/product,71649

Les droits ont été acheté par un produteur américain qui prévoit d'en faire un film de série B avec un budget de tout de même 37 millions USD.

La série a été traduite en anglais (il y a longtemps). Elle ne semble jamais avoir intéressé le marché français ou belge. Ce qui est bien dommage. Cet article se veut donc également une bouteille à la mer, lancée en direction des éditeurs de BD et de SF, français et belges. Regardez de plus près!

(Et je suis partant pour la traduction!)

dimanche 2 novembre 2014

Funestes archives

Très courte nouvelle publiée dans le contexte de l'initiative "Les auteurs SFFF ont du talent!", choisie en raison de son lien avec le sujet du blog.


Funestes archives

Dans le petit appartement berlinois, tout semblait avoir été laissé comme tel depuis une époque ancienne. La vieille pendule ne remuait plus pour indiquer l’heure, les photos de familles étaient jaunies, les rideaux prenaient la poussière et empêchaient l’air de se renouveler.

Un vieil homme lisait son journal du matin, assis dans son large fauteuil. Son visage ressemblait à celui d’une statue de marbre mal sculptée. Son crâne n’accueillait que quelques cheveux grisonnants. Ses mains, qui auraient pu être celles d’un ouvrier de mine, tournaient les pages froissées. Soudain, elles s’arrêtèrent un long moment.

L’émotion envahit le vieil homme quand il lut que les archives de la Gestapo s’ouvraient ce matin même au public. Ses paupières se fermèrent et une larme coula sur sa peau ridée.
Il se leva, poussa la porte d’un placard, prit sa veste et des chaussures. Avant de partir, il se pencha sur la commode de l’entrée. Il dirigea sa main tremblante vers le fond du premier tiroir et en sortit un petit cahier. Le caressant, il se tint immobile et pensif un instant. Puis il sortit de l’appartement pour se rendre au centre des archives.

« J’aimerais consulter les dossiers d’anciens amis morts pendant la guerre que possédait certainement la Gestapo, demanda t-il à l’accueil.
— Il n’y a pas de liens de parenté ? répondit un fonctionnaire.
— Non, ce ne sont que des amis, mais ils me sont très chers. Ils représentent pour moi sans doute plus que ma famille Monsieur… »
Le fonctionnaire hésita, mais face au regard plein de tristesse du vieil homme, il passa un coup de téléphone et la demande fut acceptée.

Un archiviste vint.
« C’est pour vous les dossiers ? ».
Le vieil homme acquiesça et le suivi. Ils prirent un petit escalier en métal qui menait aux caves. Arrivés en bas, ils empruntèrent des longs couloirs qui menaient à d’autres couloirs. La promenade entre les murs tapissés de piles de feuilles, de cartons et de fichiers n’en finissait pas. Enfin, l’archiviste s’immobilisa.
« À partir d’ici, commence le rayon de la Gestapo. Quel est le premier dossier que vous désirez consulter ? »

Le vieil homme pris son petit cahier, l’ouvrit à la première page et prononça le nom de « Abner. » L’archiviste s’avança un peu, parcourant de ses doigts les étagères. Il commença à fouiller dans un compartiment précis et trouva le dossier. Il en déversa le contenu sur une table. Le vieil homme croisa le regard sombre d’Abner sur une photographie.
« Ah… Ce cher Abner… soupira t-il. Je me souviens… Il venait d’un village perdu dans la forêt noire. Il en parlait sans cesse, de cette tranquillité, de cette nature si belle. C’était sans doute pour oublier les temps que nous traversions. Il rêvait d’y retourner pour y mourir de vieillesse. Mais c’était un syndicaliste très actif. Peut être trop… Il aurait du rester dans l’ombre. »

Puis il rangea le dossier et prononça un autre nom : « Gerhard ». La photographie en noir et blanc du dossier était celle d’une femme blonde au visage fin dont on pouvait presque voir la couleur des yeux.
« Cette femme était si belle. Un vrai gâchis. Elle était fière de son mari socialiste qui luttait contre la montée du nazisme. Si fière qu’elle le protégea quand les agents de la Gestapo firent irruption pour l’arrêter. Qu’elle était courageuse… »

Le suivant, Heiner, était un philosophe dont les écrits ne plaisaient pas au régime et dont le vieil homme honora la mémoire. Les noms issus du petit cahier se succédèrent : Lesebach, Martha, Steinman, Vergel, et bien d’autres. Et à chaque fois, l’archiviste put lire l’émotion sur le visage du vieil homme, écouter ses histoires et frémir à l’issue fatale de tant de destins. Piqué par la curiosité, il finit par demander :
« Mais comment avez-vous connu autant de gens à cette époque, que faisiez vous comme travail? ».
Le vieux visage se rapprocha tout prés du sien.
Les yeux brillants et avec une voix caverneuse, le vieil homme lui répondit :
« Je suis un ancien officier de la Gestapo. Ces gens, je les ai tous torturé et assassiné. J’ai tenu ce petit cahier à l’époque en y notant tous les noms par ordre alphabétique. »

Il baissa la tête et recula. Puis, il jeta un regard vers le couloir regorgeant de milliers de dossiers de la police secrète et, à la façon d'un officier, lança un nouveau nom à l’adresse de l’archiviste. 

N.B.: Un des premiers textes, jamais édité. Dans une veine plus fantastique, voir mon livre aux éditions Malpertuis.

mardi 2 septembre 2014

La minorité allemande tente de faire entendre sa voix

Article publié dans le numéro 100 de Paris Berlin Juillet-Août 2014 

Comment se démarquer dans un des pays les plus homogènes au monde ? La minorité allemande en Pologne cherche quotidiennement à préserver son identité, malmenée par les violents remous de l’Histoire et les velléités d’assimilation.

Bien que la Pologne soit ethniquement l’un des pays les plus homogènes au monde, des minorités nationales sont reconnues par la loi de 2005 qui garantit des droits linguistiques, culturels et de représentation. Les citoyens qui se déclarent appartenir à la minorité allemande se concentrent principalement dans deux régions : en Haute-Silésie (sudouest) et en Varmie-Mazurie (nord-est). Les estimations varient beaucoup selon les organisations et les intérêts. Ils seraient entre 150 et 300 000 sur le territoire polonais. 


Lors de la conférence de Potsdam pendant l’été 1945, les alliés s’accordèrent sur le tracé de la frontière ouest de la Pologne, définie par la ligne Oder-Neisse. L’Allemagne fut amputée d’une grande partie de son territoire et l’expulsion des populations allemandes qui en résulta reste l’une des pages sombres et controversées de l’histoire polonaise. Cependant, tous ne sont pas partis. Certains sont restés pour des raisons familiales, d’autres parce qu’ils possédaient des compétences, notamment techniques (ingénieurs, agriculteurs), absolument nécessaires dans le contexte de l’après-guerre.

Les “nouveaux” Allemands, des expatriés venus surtout travailler au sein des entreprises allemandes et du personnel de l’ambassade, sont, eux, peu nombreux en Pologne. En effet, les entreprises allemandes se sont établies très tôt après la chute du Mur en Pologne et ont rapidement adopté une politique de recrutement locale, reconnaissant la qualité de la production et le haut niveau des compétences. Selon les enquêtes réalisées par la Chambre de commerce allemande (AHK), au moment de l’adhésion à l’UE en 2004, 70 % des dirigeants d’entreprises allemandes en Pologne étaient des expatriés allemands et 30 % étaient polonais. Depuis, ces proportions se sont inversées. 

Au sujet de ces populations restées sur place après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le député Ryszard Galla, représentant la minorité allemande au Parlement polonais, parle d’une “tragédie”, d’une “renonciation à leur identité”. En effet, sous le régime communiste de la République populaire de Pologne, la minorité n’était pas reconnue, car son existence s’accordait mal avec l’histoire officielle, en particulier la “libération” du pays par l’armée rouge. Parler allemand était souvent mal vu par les autorités et pouvait signer la fin d’une carrière.

Malgré l’assimilation par le système éducatif polonais, la culture et la conscience de ses racines allemandes ont subsisté, surtout dans les cercles privés et familiaux. À partir des années 70 avec l’émergence du mouvement syndical Solidarnosc, les membres de la minorité allemande ont commencé à s’organiser. Après la chute du régime et grâce à la transition démocratique, la minorité allemande a pu enfin être reconnue. Ce ne sont pas moins de sept députés et un sénateur issus de la minorité qui sont élus à la Sejm, la chambre basse du Parlement polonais, lors des premières élections libres en 1989.

Aujourd’hui, Ryszard Galla est le seul élu au niveau national. Il raconte qu’il y avait “un réel enthousiasme au sujet de la minorité lors des premières élections”. L’engouement a ensuite faibli au fur et à mesure des nombreux départs vers l’Allemagne et d’autres pays européens. En effet, il fut aisé pour nombre d’entre d’eux après la chute du Mur et la réunification d’obtenir la nationalité allemande et de céder à la tentation de partir chercher du travail à l’étranger. L’adhésion de la Pologne à l’UE en 2004 n’a fait qu’amplifier ce phénomène.

La minorité allemande est souvent attaquée par la droite conservatrice. Défendant le modèle d’un pays uniforme, elle combat l’octroi de droits et subventions à la minorité, qu’elle considére être des privilèges injustifiés.Les revendications de la minorité concernent surtout l’éducation, la préservation de leur culture et de leur patrimoine. L’affichage public bilingue, la création d’écoles polonoallemandes et la coopération avec l’Allemagne pour le développement économique et les transferts de technologies sont leurs sujets de prédilection.

Dans le cadre de programmes culturels et éducatifs définis par l’Office des Affaires étrangères, les associations représentatives obtiennent des subventions du gouvernement allemand. Les projets sont sélectionnés et réalisés sur le modèle des projets européens. L’une des principales organisations coordonnant les associations locales est le Verband der deutschen sozial-kulturellen Gesellschaften in Polen, dirigé par Bernard Gaida.

La minorité allemande est également devenue un nouveau réservoir de voix lors des dernières élections législatives en Allemagne, les citoyens s’étant vu octroyer le droit de vote même s’ils n’avaient jamais vécu sur le territoire allemand. Depuis, les leaders de la CDU, le parti d’Angela Merkel, ne cessent leurs visites de courtoisie pour récupérer ces nouvelles voix.

mercredi 27 août 2014

Francja Elegancja!

Article publié dans le numéro 100 de Paris Berlin Juillet-Août 2014 

La France rime en Pologne souvent avec élégance, mais aussi avec manque de bravoure !

Francja Elegancja!” est une expression courante en langue polonaise qui désigne le bon goût, le style français tel qu’on le fantasme. Ainsi, “France” et “élégance” riment naturellement dans les esprits, lors de soirées galantes, lorsque l’on souhaite briller à la lueur des chandelles. C’est d’ailleurs dans ce domaine que de nombreux Francais excellent en Pologne. D’après l’ambassade, les Français seraient environ 6000 en Pologne, dont la moitié possède la nationalité polonaise. La majorité d’entre eux vit dans la capitale et travaille pour le compte de grandes entreprises françaises. 



Malheureusement, d’autres connotations moins reluisantes viennent briser l’élan romantique. La France, c’est aussi la capitulation immédiate face à l’Allemagne nazie au contraire des héros nationaux et une longue série de blagues anciennes qui se transmettent jusqu’à aujourd’hui. Katarzyna Kacprzak, guide à Varsovie raconte la suivante : “Combien de vitesses possède un tank francais ? Quatre arrières et une avant, au cas où les ennemis attaqueraient par derrière...” Les Polonais sont en effet les champions mondiaux de l’autodérision et transposent souvent leur sens de l’humour particulier aux autres nationalités. Ce qui se passe en France reste éloigné de leurs préoccupations, plutôt dirigées vers les voisins directs : l’Allemagne et la Russie. “La plupart des médias relatent les événements sans analyse en profondeur” confie Krzysztof Kiryczuk, journaliste à la radio TOK FM, l’une des plus grandes radios d’information polonaises.

Revenons donc à l’élégance ! Cathy-Anne Gerulewicz est l’une des “anciennes” de la communauté française à Varsovie, arrivée en 1994 à l’occasion d’un stage en école de commerce. Elle se marie avec un architecte polonais avec qui elle réalise ses premiers projets d’intérieur. Au fil des années et de manière naturelle, elle devient l’agent de nombreuses marques françaises proposant des articles de décoration haut de gamme. Réalisant le potentiel d’un tel marché, elle fonde SML Concept, une société spécialisée dans la distribution et la promotion de ces marques en Pologne. “La mentalité des Polonais change tous les deux ans”, affirme-t-elle, évoquant la spécificité du marché local. Elle perçoit une evolution dans les esprits depuis quelques mois : “Les Polonais commencent à vouloir se démarquer, à individualiser leur intérieur.” En mai 2014, Cathy-Anne Gerulewicz a été nommée Chevalier de l’Ordre National du Mérite pour sa contribution à la valorisation des marques françaises en Pologne et son engagement dans la communauté française. À moyen terme, elle souhaite promouvoir le design polonais en France.

L’image de la “Francja Elegancja” en Pologne est aussi inévitablement liée au vin et à la cuisine. Pascal Brodnicki est une star télévisuelle en Pologne, qui a dirigé sa propre émission culinaire “Pascal po prostu gotuj !”, soit “Cuisine simplement avec Pascal” de 2004 à 2010, mettant en avant ses origines et son accent français, présentant des recettes accessibles à tous. Le sommelier Marc Torres, originaire de Perpignan, possède un élégant bar à vin dans le quartier Saska Kepa, au milieu des villas modernistes de l’entre-deux-guerres. Une vocation qu’il a héritée de ses parents vignerons. Après ses études et des premières expériences professionnelles au sein de grandes caves françaises, il décide de suivre sa femme polonaise, Marta, et s’installe à Varsovie en 2010. Ses principaux clients sont les expatriés français vivant à Varsovie, mais de plus en plus de Polonais s’intéressent à la culture du vin. En témoigne une augmentation de 20 % de ses ventes chaque année.

mardi 29 juillet 2014

Bulles Varsoviennes?

Cet article fait suite aux Bulles berlinoises.

Avant la guerre, Varsovie était une ville très "multikulti". Voyez plutôt: Presque un tiers de juifs, de nombreux Allemands, Ukrainiens, Russes, Biélorusses. La cohabitation n'était pas toujours paisible, mais les minorités étaient reconnues par la Rzeczpospolita, que ce soit au Parlement ou au niveau des Voïvodies.




Après la guerre, le 100% polonais est devenu à l'ordre du joug communiste, à l'exception de quelques familles vietnamiennes venues prêter main forte. Le pays est ethniquement un des plus homogène au monde avec la Biélorussie. Aujourd'hui encore, il est rare de croiser un homme ou une femme de peau noire dans la foule blanche. 

Il y a t-il donc des bulles dans la capitale de la nation homogène? Oh que oui! Des bulles surtout polonaises, mais des bulles quand même:

Il y a les Varsoviens d'avant guerre, qui s'estiment véritables. Ils sont ceux dont la famille est restée dans les décombres ou a construit sa maison aux alentours, a l'orée de la forêt, à Izabielin, à Konstantin ou à Kabaty. Ceux dont le grand-père a lutté dans l'Armia Krajowa lors de l'insurrection. Il arrive aussi qu'ils ont la chance d'avoir possedé une villa des années vingt à Saska Kepa ou à Zoliborz et dont les murs tiennent encore. Dans ce cas, il faut s'adresser aux avocats spécialisés, lutter dans les tribunaux pour briser le décret Bierut, expulser les occupants actuels et reconquérir le jardin promis afin de lancer un juteux business immobilier.

Les Varsoviens quasi-véritables sont ceux qui se sont installés juste après la guerre. Trois générations, c'est tout de même suffisant non? Même si l'arrière grand-maman vient de Lithuanie, l'arrière grand-papa de Bavière, et que la plupart étaient paysans, ils sont les vrais citadins, les porteurs de flambeau de la Capitale avec un grand C. Après tout, nous sommes ici au centre de la vie culturelle et politique, n'en déplaise à Cracovie dont nous sommes terriblement jaloux, ville musée envahie de touristes, de conservateurs, et qui nourrit notre profond, royal et semi-conscient complexe d'infériorité.

Il y a l'immense masse d'immigrés provinciaux, venue étudier ou attirée par la quantité inouïes d'heures de travail disponibles (avec et surtout sans CDI), prête à braver les loyers les plus hauts de Pologne. Les Varsoviens véritables les qualifient de sloiki, autrement dit les jarres, car ils reviennent à la maison chaque weekend et font le plein de nourriture achetée/préparée par les parents pour remplir le frigo.

A Praga, le quartier de la rive droite peu detruit pendant la guerre, un dialecte rôde encore au coin de la rue. Celui du grand-père qui était saoul presque tous les jours, maladie malheureusement transmise jusqu'à son petit-fils, qui à son tour est devenu grand-père. Ce dernier observe les bouleversements dans son cher quartier de la rive droite. Mais que construisent-ils? Un métro? Mais que boivent-ils? De la bionade? De la bière régionale non pasteurisée aromatisée? Mais pourquoi rénovent-ils? Qui sont-ils? Les jeunes designers, architectes, artistes, journalistes, tous les homosexuels déboulent! Aux armes! Je ne rendrai pas ma bouteille si facilement, bande de morveux!

Pour se rendre au travail, il y a ceux qui préférent prendre la voiture, rester assis pendant une heure, coincé sur les avenues de la ville la plus embouteillée d'Europe: "Ah non, moi j'ai une voiture, désormais je me démarque, je n'ai plus besoin de prendre le métro ou le bus avec le peuple".

Il y a les hipsters de Charlotte, les hipster plutôt rive droite, les hipsters plutôt rive gauche. Ils essayent de faire mieux qu'à Paris et ne se rendent pas compte, qu'effectivement, ils font mieux qu'à Paris. Il y a les expats saxons qui se croient au paradis, ne parlent pas un mot de polonais depuis 10 ans et ne comprennent donc pas les railleries. Il y a les catholiques ultra, les ultra anti-catholiques, les fous nostalgiques de la varsovie d'avant-guerre, les fous nostalgiques de la PRL, les fous nostalgiques tout court, les avant-gardistes, les conspirationnistes. Bref, il y a les bulles varsoviennes. 

lundi 30 juin 2014

ParisBerlin, numéro 100, spécial Pologne

Aujourd'hui paraît le 100ème numéro de ParisBerlin, le magazine franco-allemand, entièrement bilingue et qui consacre cet été un important dossier à la Pologne. Deux articles sont signés de ma plume: "Francja Elegancja" et les "Allemands en Pologne". Vous trouverez également des articles de Jakub Iwaniuk sur l'histoire politique récente et les relations franco-polonaises, un reportage sur la forêt de Bialowieza, jamais touchée par la main de l'homme, entre Tsars et bisons, signé Virgnie Little, et plein d'autres choses!




(Apparemment le magazine est "mis gracieusement à la disposition des publics dans des lieux à fort trafic franco-allemand"...)
Sur le site, vous avez accès a l'edito et au sommaire, vous pouvez également le commander.
Bonnes lectures cet été!

lundi 23 juin 2014

Contes de l'entre-deux

Je vous annonce la naissance de mon livre Contes de l'entre-deux, qui n'est déjà plus le mien, mais celui de ses  lecteurs.

De nombreuses nouvelles contenues dans ce recueil se déroulent à Berlin et à Varsovie.

Je remercie en particulier Christophe Thill, grand connaisseur de la littérature fantastique, spécialiste de Lovecraft, traducteur du Roi en Jaune de Robert W. Chambers, co-fondateur des éditions Malpertuis et qui a réalisé ce livre.




Il décrit mieux que moi ce qu'il renferme:


"Au cœur du fantastique, on trouve une qualité essentielle qui en anime les plus grandes œuvres : l’étrange. C’est bien ce parfum qui baigne les Contes de l’entre-deux et accompagne ses héros, qu’il s’agisse pour eux de disputer une partie d’échecs contre un chat qui parle, de rencontrer les fantômes d’une usine abandonnée, de trouver son chemin dans les compartiments d’un train lancé dans une course folle, ou encore d’affronter les conséquences du fait d’avoir toujours raison.

Si elles sont bien localisées dans le temps et l’espace — souvent en Europe centrale — c’est pourtant un vent venu d’ailleurs qui souffle sur ces énigmatiques nouvelles."

Les Contes de l'entre-deux sont disponibles auprès de votre libraire en France et sur le site de l'éditeur si vous habitez ailleurs.
http://www.ed-malpertuis.com/spip.php?article70

- ISBN : 978-2-917035-34-4 
- 15,6 x 23,4 cm. 124 pages. 11 €. 
- Parution : juin 2014. 
- Illustration de couverture : Tim Chiesa.

mercredi 18 juin 2014

Bulles Berlinoises

Il existe sur la carte de l'Europe un point qui attire tous les naufragés du bien-paraître et du bien-être. Un point qui a traversé l'Histoire et les modes, les remises en cause et les années dorées, et qui sans doute, servira encore pendant de nombreuses décennies de boussole à ceux qui ont perdu le Nord.

Est-ce l'offre de toute ville grande et suffisament anonyme d'attirer les différents? Sans doute. Mais dans son histoire récente, Berlin a eu un argument de plus. A la fin de la seconde guerre mondiale, la ville et le pays sont divisés et administrés par les vainqueurs (comme en Autriche dont l'occupation prit fin dès 1955). La tension entre l'URSS et ses anciens alliés culmine en 1961 avec le début de la construction du fameux mur de Berlin, séparant la partie russe des autres zones. Plus qu'une séparation, il s'agit de la naissance d'une enclave en plein milieu de la RDA. Berlin-Ouest est alors uniquement relié à l'Allemagne de l'Ouest par une seule autoroute, véritable cordon ombilical.

Qui rêve d'habiter une enclave? Il existe de grands parcs, des forêts comme Gruenewald et le lac Wannsee pour respirer un peu. Cependant, ces quelques atouts n'attirent pas les foules. Les grandes entreprises ont déserté la capitale et les administrations publiques sont déjà installées à Bonn. Les autorités locales ont donc imaginé d'autres incitations à venir s'établir (ou plutôt à contenir les départs): Des avantages sociaux, mais surtout la possibilité d'échapper au service militaire! L'Allemagne rebelle a trouvé son île, avec ses figures du rock, sa créatitivité, son laisser-faire que nous n'avons pas connu.





Aujourd'hui, vivent en colocation différentes populations, chacune ne sortant discrètement de sa chambre que pour visiter la cuisine: Les Berlinois eux-mêmes, toujours prussiens dans l'âme, qui se terrent dans les quartiers les plus austères. Les Berlinois d'adoption, arrivés il y a cinq, dix, vingt ans et qui ne peuvent s'empêcher de former un groupe à part. Les pré-Berlinois qui viennent d'arriver et qui ne savent pas encore s'il resteront   quitte à accepter un travail qui ne leur plaît pas  ou s'ils s'envoleront vers d'autres cieux, aussitôt nostalgiques. Et bien sûr, la foule touristique, qui se bouscule les weekends car, oui Berlin est à la mode. Une vague qui ne fait que passer en été, telle la marée haute et se rétracte en hiver, laissant le sable jonché de bouteilles vides.

Quelles sont les bulles qui pulullent dans la même coupe et ne se croisent jamais? Les électros, les gothiques, les nationaux-socialistes, les marxistes, ceux qui boivent, ceux qui ne boivent que de l'eau pendant les vingt-quatre heures du Berghain, les Russes de Marzahn, les Vietnamiens de la deuxième génération (arrivée en RDA en tant que main d'oeuvre), les erasmus émoustillés, les étudiants bien habillés de la Technische Universitaet, les Wessies, les Ossies, les jeunes parents devenus bobos, les jeunes de Prenzlauerberg qui ne le sont pas encore, les designers, les artistes dépravés, les artistes reconnus, les consultants PR, les Américains qui délaissent Paris, les Polonais gays qui étouffent de catholicisme chez eux, les lesbiennes, trans, bis, hétéros ouverts ou non, les expatriés français, les expatriés bavarois, les Turcs de Wedding, les Turcs de Kreuzberg, les Coréens clairsemés, les SDF, les hartz IV,  les squatteurs de Friedrichshain, les squatteurs de Neukoelln, les dealers, les videurs, les promoteurs immobiliers, les nobles de Charlottenburg, les miséreux de Pankow, les think tankers à lunettes, ceux qui ne se préoccupent pas de géopolitique, ceux qui préfèrent le calme à Potsdam.

Finalement l'important, c'est que personne ne regarde l'autre de travers. L'important c'est que tout le monde s'en moque. Que chacun fasse ce qu'il veut, soit qui il veut, devienne qui il veut. Avec au bout de la Fernsehturm un risque: le risque de l'indifférence et le visage anonyme d'une grande ville, autrefois enclave rebelle. 

jeudi 17 avril 2014

Polonia ou la diaspora polonaise

Polonia est le terme qui désigne l'importante diaspora polonaise, comptant environ 20 millions d'individus polonophones à l'étranger. Il s'agit de l'une des plus importantes au monde, résultat d'une histoire nationale mouvementée, de vagues successives et variées. Pour comprendre la Polonia, il convient de lire les nombreux ouvrages sur le sujet, de la relier a l'Histoire européenne et mondiale, mais tel n'est pas le propos ici. Je compte tracer quelques lignes générales et y ajouter quelques blagues au goût discutable entre deux saillies éducatives.

Dans un premier temps, abordons la Polonia de ceux qui se sont retrouvés du "mauvais" coté de la frontière au gré des partitions et recompositions de l'Etat polonais: Près de 230 000 en Lituanie, 400 000 en Biélorussie et 140 000 en Ukraine sur les terres de l'ancienne Pologne-Lithuanie. En 2007, l'Etat polonais a créé la "karta polaka", qui octroie de nombreux droits aux membres de ces minorités: visas gratuits, droit de travailler en Pologne, d'y lancer une activité, accès gratuit au système éducatif, à l'assurance maladie et aux musées nationaux. Depuis, la colère des pays voisins est toujours aussi vive. En particulier les Lituaniens, dominés pendant des siècles par les rois de Pologne et qui se sentent encore menacés... Alors on se moque du voisin qui se prend un peu trop au sérieux et on réagit aux discours nationalistes avec humour (ne pas dire Wilno à Vilnius  :) ):



Ensuite, vient la Polonia forcée, celle qui a été deportée vers les camps de travail en Sibérie à l'époque soviétique. On dénombre 75 000 habitants qui se déclarent Polonais aujourd'hui en Russie. Le récent film "Syberiada" évoque cette histoire.



Mais la Polonia la plus importante, la plus répétitive dans l'Histoire, même recente, est la Polonia économique, celle qui est partie chercher du travail.

Au tournant des XIXe et XXe siècles, à l'époque de la révolution industrielle, les Polonais ont fait partie des grands mouvements migratoires. Aux cotés des Irlandais, des Italiens et des Allemands, ils ont peuplé l'Amerique du Nord. On estime aujourd'hui que vivent 10 millions de personnes issues de l'immigration polonaise aux Etats-Unis. Rien qu'à chicago, 1,5 millions déclarent être d'origine polonaise. 1 million de Francais ont également des origines dans les régions minières du Nord et l'Est. Cette immigration ancienne s'est souvent intégrée dans les sociétés d'accueil au point que seuls les grands parents parlent encore la langue maternelle.

Le dernier film du talentueux réalisateur new yorkais James Gray, The Immigrant, auteur des Little Odessa et The Yards, conte l'arrivée de deux soeurs, immigrées polonaises, à Ellis Island en 1920.



La seconde guerre mondiale a bien sûr provoque une très forte immigration juive-polonaise, vers les Etats-Unis et Israël.

Plus proche de nous, la chute de l'URSS et l'entrée en 2004 de la Pologne dans le le club de l'UE a incité de nombreux jeunes à partir tenter leur chance dans les pays anglo-saxons.

A tel point qu'en Irlande un sondage sur cette question a été realisé auprès des habitants:

Do you think that polish imigration is a serious problem?
35%: Yes, it is a serious problem
65%: Nie ma kurwa żaden problem*

En Angleterre, la langue polonaise est devenue la seconde du pays, devant les langues indiennes et pakistanaises. Ils seraient 637 000 selon les derniers chiffres. Plus de 500 000 en Allemagne. 

En 2008 et 2009, au moment de la grande crise financière, nombreux sont ceux qui ont décidé de retourner au pays. En effet, la Pologne moins dépendante des marchés financiers, disposant d'un solide marché intérieur et soutenue par les fonds européens a mieux résisté au choc que les économies plus développées. Cependant la tendance reste à une émigration continentale. 

Le contraste entre les différentes vagues d'immigration est saisissant à Bruxelles: Se côtoient  les descendants de miniers polonais devenus belges; une importante communauté venue de la région de Bialystok dans les années 70/80, l'une des plus pauvres de Pologne, travaillant le plus souvent dans le bâtiment et autres services ; et enfin, les nouveaux fonctionnaires de la Commission Européenne, roulant dans de confortables voitures neuves et investissant dans l'immobilier.

Quelques liens:

Rapport de 400 pages du Ministere des Affaires Etrangeres (2013)
http://www.msz.gov.pl/resource/b8b3993a-2df7-408b-a4c4-20b7ef465d34:JCR

Le site de la Polonia de New York City
http://www.polonia.net/

L'immigration polonaise des années 20 en France, par Alain Szelong
http://www.beskid.com/szelong2.html

Les mineurs polonais dans l’histoire de la France du XXè siècle : jalons, originalités, figures
http://ressources-cla.univ-fcomte.fr/gerflint/Pologne_SP2011/diana.pdf

Le sujet est si vaste.. N'hesitez pas a y contribuer!

mercredi 12 février 2014

L'Affiche à la polonaise

Le phénomène que l'on surnomme "l'école polonaise de l'affiche" est difficile à cerner. Né juste avant la guerre ou juste après ?  Se manifestant en pleine installation du régime communiste afin de masquer les véritables messages aux yeux des censeurs idiots? Serait-ce l'absence d'économie de marché qui permettait paradoxalement de s'affranchir des régles commerciales? Le manque de moyen dans une Varsovie en ruine? Ou bien, ne serait-ce qu'une collection de noms plus ou moins célèbres et qui n'ont en réalité rien en commun? Finalement, peu importe, intéressons-nous plutôt au résultat.



Ce qui réunit ces affiches, c'est d'abord un but primaire, celui d'attirer l'attention, d'émouvoir au premier coup d'oeil, afin de vendre des billets de cinéma, de théâtre et de concert, comme n'importe quelle publicité. Mais en Pologne, une créativité brute et sauvage vous saute au visage. Quelque chose s'empare de vos tripes, réveille en vous le souvenir des rêves les plus inavouables, des cauchemars les plus rampants. Bienvenue dans l'onirisme le plus forcené! Magritte n'a qu'à bien se tenir.



Presque toujours, le choix du dessin l'emporte sur la photographie, car les artistes refusent toute forme de réalisme, si ce n'est pour le tordre dans tous les sens. S'il y a des traits proprement nationaux qui définissent l'école polonaise de l'affiche, c'est certainement l'effroi et la mélancholie, tous deux issus des traumatismes collectifs. Je ne peux m'empêcher de comparer une telle influence avec la place qu'occupent l'atmosphère post-apocalyptique et les désastres naturels ou nucleaires dans l'art contemporain japonais. 

Souvent règne le minimalisme, atrocement efficace, comme dans cette représentation de Lisa Minnelli en croix gammée pour le film "cabaret".





La valeur et la popularité des affiches originales ne fait que monter...  Pour aller plus loin (non, pour l'instant restez assis!), je recommande:

- Google en tapant "polish posters" ou "polskie plakaty".

- Une compilation de titres internationaux repris par les artistes polonais sur allocine. http://www.allocine.fr/article/dossiers/cinema/dossier-18591493/

- Un documentaire de 40 minutes, "Freedom of the fence", qui a été projeté notamment au musée d'art moderne de New York, avec la plupart des grands noms actuels. Malheureusement, ce n'est pas gratuit (14$).
http://freedomonthefence.com/

- Le musée des affiches à Varsovie http://www.postermuseum.pl/

- Plus modeste, mon appartement obsédé et changeant, également à Varsovie, et qui s'encombre de ces affiches au fil des années (Me contacter en privé pour l'adresse).